Globe-trotteuse, Annett Wolf a filmé, en un contrechamp inédit, le travail et la parole de quelques uns des plus grands artistes de l’après-guerre. Le documentaire explore les résonances de ces rencontres sur sa vie, et le fil d’une œuvre obsédée par les coulisses, la frontière entre drame et comédie, les pulsions de vie et danses de mort. Images d’archives avec Jacques Brel, Jerry Lewis, Dave Allen, Ingmar Bergman, Jack Lemmon, Ivan Malinovski, Telly Savalas, Charlie Rivel.
 
France,2017
DCP, 64 min.
Sous-titré anglais
 
Projection :
samedi 21 octobre à 19h15
 
 
A propos de la série Annett Wolf

« On ne saisit pas la chance. On la provoque. » Cette phrase d’Annett Wolf figure dans le dictionnaire danois des citations. Elle résume la dynamique d’une biographie qui se lit comme un roman initiatique. Fille unique d’un résistant, passeur d’enfants juifs, elle vit ses premiers émois en Espagne et en Angleterre avec des toreros et des pilotes de Formule 1, héros hawksiens de danses de mort rituelles. En 1962, plutôt que de reprendre l’entreprise familiale d’import de vin, l’intrépide jeune fille rejoint la télévision, où tout reste à inventer. Des satires de l’actualité aux émissions de variétés, elle s’essaie à tous les formats, devient productrice, réalise une série d’entretiens et de captations de concerts de jazz (Powell, Gordon, Brubeck, Eartha Kit…), et Sahib Shihab, installé à Copenhague, compose la musique de sa Fille aux ballerines (1965). L’hommage aux Chaussons Rouges dérive vers une noire vision du mariage moderne : ennui noyé dans les vapeurs d’alcool, orgie qui dérape aux frontières du viol. Ces images restent sidérantes parce que Wolf convoque d’emblée le cinéma à la télévision.

Dans La Grande famille, elle enchâsse le portrait de la troupe du cirque Schumann dans le temps réel de la représentation, alternant scène et coulisses, éclairant l’art du slowburn de Charlie Rivel en remontant le fil des souvenirs, comme elle éclaire l’art de Chaplin en filmant les quartiers décatis de sa jeunesse à Londres : des enfants s’éloignent main dans la main ; un travelling angoissant quadrille les couloirs d’un asile psychiatrique abandonné. En deux images, Wolf trace une ligne qui relie le muet à l’écriture d’Alain Resnais et Jean-Daniel Pollet, et constitue la trame d’Un marin solitaire (1971). Dans l’effervescence du Copenhague hippie, un vieil homme se heurte à l’indifférence. Des souvenirs, images-signes mystérieusement distribuées, le hantent ; le jazz de Palle Mikkelborg dialogue avec Satie, et tout converge vers cette image de deux séniors qui s’offrent une fleur devant le corps lascif d’une icône de sex shop. Intensité, contrastes, dissonances, images volées dans la rue, ces échos du silence résonnent aussi dans ses portraits (le ballet des clients et des prostituées sur le port d’Amsterdam, miroir du texte de Jacques Brel) et ses essais sur Schade, Boris Vian et Malinovski. Poèmes lus face caméra, archives, images de lieux en déshérence, sinistres saynètes où les mannequins se mélangent aux humains dans le ballet mécanique des escalators, tandis que Cage, Varese, Zappa et Santana se télescopent sur la bande-son.